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Enseigner et apprendre

Il y a schématiquement deux écoles de pédagogie, chacune reposant sur la conception que le pédagogue a du fonctionnement du cerveau de l’apprenant :

Le paradigme de l’ordinateur. Le cerveau traite les données. la pédagogie consiste à introduire les données et les logiciels pour les traiter, de la manière la plus efficace possible.

Le cerveau comme système dynamique global réagissant de façon autonome à son environnement. L’acquisition de nouvelles connaissances et de nouvelles méthodes est une modification de la structure globale du système qui trouve un nouveau mode de fonctionnement compatible avec des éléments de sa structure passée et avec la perturbation qui lui apporte la connaissance. C’est évidemment cette dernière conception qui me parait pertinente. Les écoles Steiner, Montessori, Freynet fonctionnent comme cela.

A titre d’illustration je propose à votre réflexion un extrait déjà ancien du livre de Carl Rogers : Le développement de la personne. Version imprimable ici.

Enseigner et apprendre
Réflexions personnelles

 

(,,,) J'avais accepté (,,,) de participer à un séminaire organisé par l'Université de Harvard sur le thème suivant : « Comment l'enseignement en classe peut-il influencer le comportement humain ? ». 0n m'avait demandé de faire une démonstration « d'enseignement centré sur l'élève », c'est-à-dire d'un enseignement fondé sur des principes thérapeutiques que je m'étais efforcé d'appliquer à la pédagogie.

(…) Je me mis donc à noter de la manière la plus sincère ce qu'avait été mon expérience d'enseignant (…), ainsi que mon expérience d'étudiant, en ne tenant compte ni des psychologues, ni des pédagogues, ni de mes collègues trop prudents. Je notais tout simplement ce que j'éprouvais, convaincu que si j'avais fait quelque erreur, la discussion m'aiderait à retrouver la vérité.

(…) Le texte lui-même paraîtra peut-être un peu décevant. Pour ma part, je ne l'ai jamais considéré comme révolutionnaire. Il exprime encore aujourd'hui mes sentiments les plus profonds en ce qui concerne la pédagogie.

 

 

Je voudrais vous communiquer quelques brèves observations qui, j'espère, susciteront des réactions de votre part, lesquelles, à leur tour, m'aideront à préciser ma pensée.

Rien n'est plus troublant à mon sens que d'essayer de développer une pensée, surtout lorsqu'il s'agit de réfléchir à son expérience personnelle pour chercher à en tirer une signification qui lui appartienne en propre. Au début, ces réflexions peuvent paraître satisfaisantes, en ce qu'elles semblent donner un sens et un certain fil conducteur à une foule de faits disparates. Cependant elles mènent souvent à un certain découragement, lorsque je m'aperçois combien ces observations qui me paraissent si importantes pourraient sembler ridicules à d'autres que moi. J'ai l'impression que presque chaque fois que je cherche à analyser ma propre expérience, j'aboutis à des conclusions généralement considérées comme absurdes.

 

Dans les quelques minutes qui suivent, je vais essayer de condenser ce que j'ai tiré de mon expérience d'enseignant et de la pratique de la thérapie individuelle et collective. Il ne s'agit pas ici d'avancer des conclusions pour d'autres que moi ni de proposer un modèle sur ce qu'il faut ou ce qu'il ne faut pas faire. Ce sont tout simplement des essais d'explication actuels, en avril 1952, de mon expérience, accompagnés de quelques questions troublantes soulevées par leur absurdité. Je formulerai chacune de mes idées ou de mes explications dans un paragraphe séparé, non pas parce qu'elles suivent un ordre logique, mais parce que, pour moi, chaque explication a une importance à elle propre.

 

1. Étant donné l'objectif de ce séminaire, je commence par celle-ci mon expérience m'a conduit à penser que je ne puis enseigner à quelqu'un d'autre à enseigner. C'est une tentative qui, pour finir, est futile.

2. Il me semble que tout ce qui peut être enseigné à une autre personne est relativement sans utilité et n'a que peu ou point d'influence sur son comportement. Cela me paraît si ridicule que je ne peux m'empêcher d'en douter au moment même où je l'exprime.

3. Je m'aperçois de plus en plus clairement que je ne m'intéresse qu'aux connaissances qui peuvent avoir une influence significative sur le comportement d'un individu. Peut-être s'agit-il là d'une tendance qui m'est purement personnelle.

4. J'en suis arrivé à croire que les seules connaissances qui puissent influencer le comportement d'un individu sont celles qu'il découvre lui-même et qu'il s'approprie.

5. Ces connaissances découvertes par l'individu, ces vérités personnellement appropriées et assimilées au cours d'une expérience, ne peuvent pas être directement communiquées à d'autres.

6. Dès qu'un individu tente de communiquer directement ce genre d'expérience, souvent avec un enthousiasme sincère, cela devient un enseignement, et les résultats en sont futiles. J'ai été soulagé récemment en voyant que le philosophe danois Soeren KIERKEGAARD en est arrivé à la même conclusion, conclusion qu'il a clairement exprimée il y a environ un siècle. Elle me paraît ainsi moins absurde.

7. La conséquence de ce qui précède, c'est que mon métier d'enseignant n'a plus pour moi aucun intérêt.

8. Lorsque j'essaie d'enseigner, comme il m'arrive de le faire, je suis consterné par les résultats - lesquels sont à peine plus qu'insignifiants - parce que, parfois, l'enseignement semble atteindre son but. Quand c'est le

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Je crains un peu de m'être éloigné non seulement du problème de l'enseignant, mais aussi de celui de l'élève. Pour en revenir à des notions pratiques, j'ajouterai que ces interprétations de mon expérience, si elles peuvent paraître étranges, voire aberrantes, n'ont rien en soi de particulièrement choquant. Ce n'est que lorsque je considère leurs conséquences que je suis effrayé de voir combien je me suis éloigné des notions de bon sens que tout le monde accepte comme correctes. Pour illustrer ce que je viens d'exprimer, je dirai que si d'autres avaient eu la même expérience et y avaient découvert la même signification, il en découlerait un certain nombre de conséquences

1. Cette expérience impliquerait qu'il faudrait renoncer à tout enseignement. Ceux qui désireraient apprendre quelque chose se réuniraient pour le faire.

2. On abolirait les examens, puisqu'ils ne sauraient mesurer que des connaissances sans valeur.

 

Carl ROGERS   Le développement de la personne   Dunod   1966

3. Pour la même raison, il faudrait abolir tous diplômes et mentions.

4. On abolirait les diplômes en tant que titres de compétence pour la même raison. De plus, un diplôme indique la fin ou la conclusion de quelque chose ; or celui qui veut apprendre ne s'intéresse qu'à un processus continu d'apprentissage.

5. Une autre implication serait qu'il faudrait renoncer à tirer des conclusions, car il est évident que personne n'acquiert de connaissances valables au moyen de conclusions.

Je n'irai pas plus loin de peur de me lancer dans un univers trop fantastique. Ce que je voudrais savoir avant tout, c'est si quelque partie de mes pensées personnelles correspond à votre expérience d'enseignement en classe telle que vous l'avez vécue, et, s'il en est ainsi, quelle est la signification valable pour vous de votre propre expérience.

 

cas, je m'aperçois que le résultat est préjudiciable : en effet, l'individu perd confiance en sa propre expérience de sorte que toute possibilité de connaissance authentique est écartée. J'en conclus que les résultats de l'enseignement sont ou insignifiants ou nuisibles.

9. Quand je fais un retour en arrière pour examiner les résultats de mon enseignement, ma conclusion est identique ou bien il a fait du mal, ou il n'a rien apporté. Cela me paraît inquiétant.

10. En conséquence, je m'aperçois que je ne m'intéresse qu'à apprendre et de préférence des choses importantes qui ont une influence sur mon comportement.

11. Je trouve satisfaisant d'apprendre, que ce soit en groupe, en relations individuelles comme en thérapie, ou tout seul.

12. J'ai découvert que la meilleure façon d'apprendre - bien que la plus difficile - est pour moi d'abandonner mon attitude défensive - au moins provisoirement - pour essayer de comprendre comment une autre personne conçoit et éprouve sa propre expérience.

13. Une autre façon d'apprendre est, pour moi, d'exprimer mes incertitudes, d'essayer de clarifier mes problèmes, afin de mieux comprendre la signification réelle de mon expérience.

14. Toute cette suite d'expériences et les significations que j'y ai découvertes jusqu'à présent m'ont lancé dans un processus qui est passionnant mais parfois un peu effrayant. Elle m'a conduit à laisser mon expérience me guider dans une direction-, qui me paraît positive, vers des buts que je n'aperçois qu'obscurément, tandis que j'essaie de comprendre ce qu'elle signifie. J'éprouve la sensation de voguer sur un fleuve sans cesse grossissant, entraîné par l'espoir de comprendre la complexité de ses constants changements.

Mise à jour le 18/02/2010